lundi 1 novembre 2010

Sables bitumineux, gaz de schiste : même combat?

Thème 2 : L’environnement durement touché; une réglementation est nécessaire


L’impact environnemental des sables bitumineux est catastrophique pour l’Alberta. Sommes-nous prêts à vivre la même situation au Québec?


Le 26 octobre dernier, 125 canards sont morts dans un bassin de bitume appartenant à Syncrude en Alberta. En août, 1600 oiseaux migrateurs ont été avalés par les bassins toxiques de la même compagnie. Cette histoire avait fait un scandale médiatique et entraîné des promesses de responsabilités et d’engagements plus sécuritaires de la part de la compagnie. À peine quelques mois plus tard, la même chose se reproduit donc. La négligence des grandes industries d’hydrocarbures en Alberta ne fait plus de doute. Mais le manque de sanctions et de prise de responsabilités des acteurs impliqués est inacceptable.


Autant dans le cas des sables bitumineux que pour dans celui du gaz de schiste, l’utilisation massive de produits toxiques est dangereuse pour l’écosystème et pour la santé des habitants des provinces concernées. Le manque de réglementation évident en Alberta devrait nous inquiéter. Il faudrait imposer de lourdes sanctions aux entreprises si nous ne voulons pas les mêmes catastrophes pour le Québec. Et comme le dit Andrew Nikiforuk, la remise en état des sables bitumineux, c’est comme un coup de rouge à lèvre posé sur un cadavre.


C’est une évidence, l’extraction d’hydrocarbures a toujours des conséquences néfastes sur l’environnement.

La technique d’extraction des gaz de schiste consiste à pomper le gaz situé en dessous des nappes phréatiques. Pour ce faire, un puits et une pompe verticale sont construits pour atteindre le gaz. Ensuite, des camions-pompes y injectent des produits chimiques, de l’eau et du sable dans le but de fracturer le schiste qui contient le gaz pour le faire remonter à la surface. C’est grâce aux grains de sable que les fissures restent ouvertes, permettant au gaz de remonter jusqu’à la surface.

Si cette opération est présentée comme étant sans dommage collatéral par l’industrie gazière, la réalité n'est pas aussi simple. Certes, nous connaissons depuis un certain temps déjà l’existence de cette ressource, mais les outils d’exploitation manquaient. Dernièrement, nous avons trouvé une nouvelle technologie capable de pouvoir exploiter cette ressource, mais le risque est réel. Comment est-il possible de garantir que le gaz ne s'échappera pas des tuyaux d'extraction, que les substances chimiques n'entreront par inadvertance dans nos nappes phréatiques, qu’il n’y aura pas de fuites, etc.? Puisqu’aucune étude n’a encore été effectuée, il est impossible d’analyser les conséquences de cette nouvelle industrie. Et c’est là un des problèmes majeurs. Nous ne pouvons nous fier que sur des paroles et des promesses.

La semaine dernière, Infoman nous a d’ailleurs donné un aperçu troublant du manque de sérieux de cette industrie du gaz de schiste en matière de prévention et de sécurité.

Pour les sables bitumineux, il y a deux formes d’extraction. La première, la plus connue, est celle qui s’effectue à ciel ouvert et crée de grands bassins de bitume. Pour la mettre en œuvre, il faut d’abord préparer le terrain : raser la forêt, assécher les marais et tout habitat vivant. Ensuite, il faut séparer à l’eau chaude les hydrocarbures du sable et de l’argile. Ce procédé nécessite énormément d’eau, soit environ « 12 barils d’eau pour 1 baril de mélasse bitumineuse ».

La deuxième technique est la production in situ. « Environ 80 % des dépôts de bitume reposent dans des couches profondes du sous-sol forestier; pour en faire un sirop noir, l’industrie utilise des techniques de fonte telles que le drainage par gravité au moyen de vapeur (DGMV) ». Le DGMV consiste à injecter des tonnes de vapeur dans les formations pétrolifères pour fluidifier le bitume et le séparer des sables.

Cette technique nécessite plus d’espace, plus d’eau, plus de gaz et coûte beaucoup plus cher. De sorte que chaque jour, l’industrie consomme quotidiennement assez de gaz naturel pour chauffer une ville de 6 millions d’habitants. À cet impact majeur du DGMV s’ajoutent l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, le déversement de déchets toxiques (dus à l’extraction des sels minéraux de l’eau utilisée), les pluies acides et la libération d’arsenic et de métaux lourds dans les cours d’eau.

L’accord du gouvernement pour une exploitation rapide des sables bitumineux a permis à l’industrie de se soustraire à une réglementation environnementale. Le scénario semble vouloir se répéter avec les gaz de schiste au Québec, à moins que nous décidions collectivement d’un moratoire sur cette exploitation. Une pétition en ce sens a d’ailleurs été lancée par le député Amir Khadir.

Le mot de la fin revient à Andrew Nikiforuk : « Le boom des sables bitumineux est devenu le plus grand projet énergétique au monde, le plus grand projet de construction au monde et le plus grand projet d’investissement au monde. Aucune évaluation globale de l’impact environnemental, économique ou social de ce mégaprojet n’a été faite ».

Dans un cas comme dans l’autre, il est de notre responsabilité de mettre en place et de faire respecter des normes environnementales strictes.

Marilyn B. Armand

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lundi 18 octobre 2010

Sables bitumineux, gaz de schiste : même combat?

« Les affaires continuent » : ce mantra des sables bitumineux va transformer le Canada à jamais, enrichir une poignée d’entreprises influentes, engourdir l’économie, détruire le troisième plus grand bassin hydrologique au monde, industrialiser presque un quart du territoire albertain, épuiser les dernières réserves nationales de gaz naturel et éroder la souveraineté du Canada.

Andrew Nikiforuk

Les gaz de schiste font la manchette depuis plusieurs semaines. Cette nouvelle filière oppose principalement le gouvernement et les principales industries d’exploitation à la population et aux groupes environnementaux. L’ombre des sables bitumineux en Alberta vient hanter ce débat, tant les ressemblances sont choquantes. En faisant les liens entre les deux phénomènes, on se rend vite compte que « les nations deviennent ce qu’elles produisent » comme le dit Andrew Nikiforuk dans son livre à paraître le 20 octobre prochain: Les sables bitumineux : la honte du Canada. Comment le pétrole sale détruit la planète. Ce qui peut être qualifié de terrible et d’insoutenable pour les sables bitumineux pourrait devenir la réalité du projet des gaz de schiste au Québec si nous n’intervenons pas. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons en trois volets les similitudes effrayantes qu’il existe entre ces deux enjeux. Le premier traitera des liens étroits et des conflits d’intérêts d’envergures entre le gouvernement et les industries d’exploitation. Puis, nous parlerons de réglementation environnementale pour finir avec la question de la souveraineté énergétique et des exportations vers les États-Unis.

Thème 1 : Conflit d’intérêts et manque de transparence

Le double langage du gouvernement dans cette histoire est plus qu’inquiétant. Comme le souligne Alain Brunel (sociologue et cofondateur de l'AQLPA) dans sa lettre ouverte du Devoir du 16 septembre 2010, « la proximité avec l'industrie du gaz de nombreux libéraux ayant gravité autour du pouvoir a toutes les apparences d'une détestable collusion d'intérêts privés faite dans le dos de l'intérêt public ». En effet, plusieurs P.D.G. ou administrateurs des compagnies impliquées sont d’anciens responsables du Parti libéral et vice-versa. Gastem, entreprise privée membre de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) a comme administrateur l’ancien ministre Raymond Savoie sous le gouvernement libéral de Robert Bourassa (1985-1994). Talisman Energy, entreprise privée elle aussi membre de l’APGQ est impliquée non seulement dans les gaz de schiste, mais aussi dans les sables bitumineux en Alberta. Elle a d’ailleurs été l’une des industries à menacer le gouvernement albertin de délocaliser ses industries aux États-Unis, s’il y avait un moindre changement dans le système de redevances. Comme l’énonce Le Devoir, Talisman Energy « a fait appel aux lobbyistes du Groupe PVM dont le président, François Pilote, est un ami de longue date de Jean Charest, en plus d’avoir été son conseiller et son organisateur politique ». Qui plus est, deux anciens membres de cabinets ministériels libéraux, soit Daniel Bernier et Sylvie Paradis, en font partie. Suncor Energy, qui est impliquée dans les gaz de schiste, mais indépendante de l'APGQ, est aussi l'une des plus importante dans le dossier des sables bitumineux.

Deux observations majeures. D'un côté, comme dans le cas des sables bitumineux, le gouvernement précipite les phases d’informations, d’explorations et de débat. Cette accélération du dossier inquiète dans une démocratie où il importe que la population puisse prendre du recul. Se questionner, étudier l'information et amorcer un véritable débat public autour de cette filière pour aboutir à une décision collective, voilà un processus démocratique. Nous sommes bien loin de cela… Nous sommes devant un gouvernement qui nous annonce son intention d'aller de l’avant coûte que coûte, peu importe l’opinion de la population… Car avec le mandat du BAPE, le but n’est même pas de consulter, mais de “rassurer” les citoyenNEs, selon les mots du ministre Pierre Arcand.

La proximité entre les industries d’hydrocarbures et le gouvernement devrait nous inciter à beaucoup de méfiance. Les conflits d’intérêts et le manque de transparence planent sur le dossier des gaz de schiste. Comme l’écrit Andrew Nikiforuk : « Le pétrole entrave la démocratie et corrompt le politique par l’absence de comptes rendus et de rapports financiers transparents. L’Alberta, en tant qu’État pétrolier des plus classiques, abrite l’un des gouvernements les moins responsables du Canada et affiche le plus bas taux de participation électorale au pays ».

Nous sommes prévenuEs…

Marilyn B. Armand

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jeudi 9 septembre 2010

C'est la rentrée !


Rentrée rime avec nouveautés mais aussi réorganisation...!
Merci à Edith, Serge, Diane, Philippe, Monique et Yves-Marie, grâce à qui notre entrepôt peut maintenant accueillir des caisses et des caisses de livres tout neufs, sans que nous soyons englouties sous les boîtes.
Déjà, le magnifique et révolutionnaire Manuel de Transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale arrive sur les tablettes des librairies cette semaine.
Serge Mongeau était chez Isabelle Maréchal lundi dernier au 98,5 FM, pour présenter cet outil extraordinaire pour construire une société écologique à l'échelle de sa communauté. Isabelle Maréchal a été dithyrambique sur le livre, disant même : Vraiment, un livre que je vous recommande. Si vous avez qu'une chose à lire, c'est cet ouvrage.
Pour écouter l'entrevue cliquez ici.
Aussi, voici ce qu'en dit Louis-Gilles Francoeur, au Devoir dans sa suggestions de lecture du Manuel de Transition:

"Ce ne sera pas à la Chine et aux pays émergents de se serrer la ceinture, mais à nous, ces nantis qui surconsomment au-delà de la capacité de la planète. Cette évidence stimule réellement une intense réflexion sur la réduction de la consommation personnelle et sur l'inévitable décroissance planifiée de l'économie avant qu'elle s'effondre sous son propre poids. Ce livre fait le lien entre les deux niveaux de ce débat qui nous met en face de notre responsabilité environnementale... "

Plus d'actualités et d'infos sur ce livre et bien d'autres bientôt !
Bonne rentrée !
Elodie.

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mercredi 30 juin 2010

G20 - Refuser de se taire

Depuis près d’une semaine, dans le confort de mon foyer, devant mon ordinateur, au parc ou dans le métro, je tourne constamment mes pensées vers les ami-es parti-es manifester à Toronto. Certain-es ne sont pas encore revenu-es. J’entends bien que le chef de police Blair les traite de criminels, de terroristes, de comploteurs. Je lis des chroniqueurs convaincus que leurs manifestations ne portaient pas de revendications politiques, des commentateurs rassurés, même, que notre gouvernement protège si bien la propriété privée contre ces casseurs dépourvus de morale. D’autres, des proches, me disent de me calmer : « à quoi ça sert? », « c’était évident qu’il y aurait de la violence; ils l’ont un peu cherchée… »  Et la colère, la honte, m’étouffent. 
Colère que le gouvernement canadien écrabouille aussi ostensiblement la liberté d’expression. Honte que, habitué-es que nous sommes à voir cette liberté bafouée, nous ne nous en  scandalisions plus.
 
Mais quel est donc ce crime, dont on accuse plus de 900 personnes – un record ? 
N’oublions pas, je vous prie, que ces arrestations (plus nombreuses que celles réunies de la crise d’Octobre et du Sommet des Amériques) ainsi que ces nombreuses démonstrations de violence policière, ces négations des libertés civiles, ne s’appuient pas sur l’excuse des bombes et des prises d’otage. Qu’ont fait ces gens pour que s’abatte sur eux cette brutalité démesurée? 

J’ai failli prendre place moi aussi dans cet autobus, celui qui est revenu à Montréal à demi-vide. Ça aurait pu être moi. Je considère aussi que les personnes arrêtées le sont à ma place, en mon nom. C’est à dire que leur crime est d’avoir simplement dit ce que le gouvernement ne veut pas que le monde entende. Ce que je pense. Ce que nous pensons. Des opinions féministes, écologistes, altermondialistes, des idées non autorisées. Elles n’ont pas été arrêtées pour avoir brûlé une voiture ou fracassé une vitrine. Il y a eu des encerclements de manifestations. Une (fausse?!) loi spéciale. Des invasions de domiciles. Des enlèvements. On a empêché des organisatrices communautaires, des représentants d’organismes de toutes sortes de parler aux journalistes. Même dans la zone dite de « free speech » (saviez-vous que le reste ne l’était plus?), les gens ont été gazés. Pendant que les caméras filmaient des voitures incendiées, la liberté de parole encaissait des centaines de coups de matraque dans l’estomac.  
 
Les arrêtéEs sont des gens qui ont eu du courage. Ils et elles savaient bien sûr qu'il y aurait une répression catégorique, injuste, violente. (Elle a été amplement annoncée afin de décourager toute opposition.) Ils et elles ont passé le dernier mois, comme moi, à soupeser le pour et le contre. « Est-ce que je suis prête à me faire arrêter, à avoir un casier, à être peut-être maltraitée, à ne pas pouvoir communiquer avec ma famille pendant qu’elle s’inquiète, est-ce que je suis prête à tout ça pour défendre mes idées? »
Ces personnes-là ont répondu oui. 
Mieux que ça. Elles se sont préparées. Pour mettre toutes les chances de leur côté. Elles ont fait connaître leurs revendications, variées et infiniment plus riches que ce qu’avaient à proposer les « Grands », sur toutes les tribunes. Elles ont prévu des moyens d’expressions loufoques, musicaux, pour éviter toute ambiguïté quant à leurs intentions. Elles se sont renseignées au sujet de leurs droits; des séances de formations ont été organisées; des mots d’ordre de calme, mais aussi de prudence ont été donnés. On entend partout sur les vidéos des sites de médias alternatifs des manifestants qui discutent avec les policiers « Nous ne voulons pas être arrêtés! », « Dites-nous, ce qu’il faut faire, où il faut aller! » Ces gens étaient là pour se faire entendre et non pour « provoquer » les forces de l’ordre. Dans bien des cas, ces efforts furent vains.
La vérité est que le seul comportement susceptible d’éviter toute arrestation était de rester chez soi et de fermer sa criss de yeule, selon les bons conseils du gouvernement conservateur.

Je suis restée chez moi pendant le G-20, mais je ne ferme pas ma criss de yeule. Et je serai dans la rue à Montréal demain midi, à la manifestation contre cette répression, pour défendre ceux et celles que l’on punit à tort pour le seul crime d’avoir cru en la démocratie, d’avoir exercé leur droit de critiquer, de se moquer, de proposer une vision différente. On a transformé en coupables des gens qui se sont mêlés de politique, de ce qui, en somme, les regarde. Ce sont encore une fois les citoyen-nes exemplaires qui payent. Ceux et celles qui ont voulu défendre l’intérêt du plus grand nombre, plutôt que celui d’actionnaires privés. 
 
À quoi a donc servi ce milliard? Le Canada a montré à ses citoyen-nes et au monde entier qu’il avait de bien gros muscles. C’est son seul message: je suis fort (pis ta yeule)! Cet arsenal coûteux et cette démonstration de puissance militaire n’auraient pas eu l’air aussi sérieux sans quelques arrestations. Maintenant, le message est clair : il est temps que les Canadien-nes s’inquiètent pour leur liberté de parole. 
Peu importe nos idées politiques, n’attendons plus pour exiger de ce gouvernement minoritaire qu’il respecte et défende nos droits.
 
VLF

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mercredi 19 mai 2010

L’économie de la haine

Le soir du spectacle La parole est d’or, célébrant les deux ans de Noir Canada, Alain Deneault lisait un superbe texte intitulé L’économie de la haine. Il nous paraissait important de rendre disponible ces mots.

Aussi depuis la parution de son dernier ouvrage Offshore. Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, Michel Lapierre, en recensait la parution dans le cahier Livres du Devoir et Michel Vézina nous a fait part de sa colère suite à la lecture de ce livre dans sa dernière chronique Leur Paradis dans le journal Le plateau.

L’économie de la haine

Point de haine de l’économie là où on nous fait aimer l’argent (à tout prix). Point de haine de l’économie mais une économie de la haine. Le programme : faire l’économie de la haine. Haïr sans qu’il n’y paraisse. Ainsi s’investit-on dans l’asservissement à l’argent.

Les méthodes furent jadis rudimentaires pour dissimuler à la conscience le fait de haine qui motivait la prédation économique. Les soldats grecs réduisaient leurs victimes à l’esclavagisme et se contentaient de proclamer leur naturelle supériorité. Puis le dieu monothéiste vint ; puisque c’est lui qui situe l’or non pas à Manhattan ou à Paris mais dans les montagnes d’Amérique latine ou les sites agricoles d’Afrique, aussi bien accompagner l’obscure raison de cet état de fait, d’obscurs desseins de pillage entretenus là où le dollar cite Dieu.

Mais l’économie de la haine n’a jamais pu aussi purement se faire qu’à la faveur de l’argent, de la psychose numérique et de l’acharnement comptable. C’était en froid rationaliste que Malthus l’économiste préconisait la mort littérale des pauvres pour régler le problème de la pauvreté. Éradiquer les pauvres : il s’agissait d’y penser ! – mais de surcroît parlait-on de ce fait d’éradiquer la vie. Explicitement, définir la richesse comme n’étant plus de l’ordre de savoir penser, de savoir aimer, de savoir danser et de se savoir heureusement saisi dans un tout de l’entregent. Non, dira ce scientifique borné et soutenu par la postérité : doit être considérée richesse uniquement la production sujette au calcul, au nombre, et donc à la mesquinerie de la répartition chiffrée. Car, se demandait ce calculateur, si, plutôt que de produire au profit de ceux qui comptent, on se savait riche de ce que l’on est sujet pensant, dansant, aimant, nous risquerions de nous satisfaire de ce que nous devenons tandis que les données comptables seraient, elles, éventuellement à la baisse, la matérialité productive moindre, l’économétrie défaillante. Il fallait donc mettre au pas le réel et ses histoires pour assujettir nos pulsions aux réalités comptables de la névrose savante.

Conter, ce verbe de la narration sensible, conter c-o-n-t-e-r, pour énumérer les termes d’un récit, en premièrement il advint ceci, deuxièmement survint cela, et troisièmement il s’ensuivit autre chose… conter la vie fut relégué progressivement à une activité marginale au profit de compter, c-o-m-p-t-e-r : Non plus conter la vie mais vivre de ses comptes, faire ses comptes, compter intransitivement sans que le réel lui dans l’affaire ne compte. Que des colonnes comptables qui poussent comme des gratte-ciels dans une énumération toujours plus effrénée de rien, prenant toute la place dans des journaux qui saturent de sens l’espace du public. Et tandis que les uns comptent leurs morts là où on leur a pillé pétrole, bois et nourritures quand on n’a pas emporté avec soi les hommes vaillants et les femmes infortunées, les autres comptent, éthérés, sur des résultats financiers censés ne signifier rien d’autre qu’eux-mêmes.

L’économie se déploie donc au détriment de la vie. Mais par l’économie haït-on la vie ? Pas encore : la rationalité fait l’économie de la haine.

Le déshonneur et le dégoût de soi que l’on éprouverait envers soi-même si l’on devait soi-même piller, violer, tuer, congédier et expulser loin de terres natales, ce déshonneur et ce dégoût, notre culture comptable nous permet d’en faire l’économie sans nous priver de son efficace résultat.

Cette jouissance noire dissimulée dans les exclusifs rapports comptables n’a plus de forme déclarée. Spolier des populations : oui. Soutenir des dictatures : oui. Armer des chefs de guerre : oui. Mais ne jamais inscrire cette activité dans la catégorie de la haine, mener des actes de haine sans assumer le sentiment lui-même. Ne pas éprouver de jouissance mêlée de honte en écrabouillant un peuple. Ne pas éprouver de frissons en ordonnant soi-même une livraison d’armes. Ne pas afficher de sourire sardonique en privant une population de ses arbres, de ses sols, de ses poissons, de ses droits, de son honneur. Considérer moins les colonnes de chars que les colonnes de chiffres. En tout temps faire l’économie de la haine. Rester scientifique ; la concurrence, la croissance, la gouvernance la transparence remplacent la décadence. Sous les données, sous les calculs et sous la spéculation, oui : des crimes, du sang, du vol et des morts, mais assourdis par ce savoir économique et ses prérogatives légales.

Sinon, oui, certes, aussi, s’y prêter, à cette économie de la haine, mais en creux. Mais sourdement. Secrètement. Comme les motions de l’âme correspondant à un fonds qui circule sous le secret bancaire. Éprouver de la haine, certes, peut-être, oui, mais étouffée dans la lourdeur d’un bilan financier, sous le satinage lisse des rapports annuels, dans le creux du rictus qui accompagne un prix de gala, dans le déni journalistique de la spoliation quotidienne.

Ne pas haïr pour vrai, mais dans le faux dans lequel on télédiffuse le réel. Dans le carnaval surmené où les institutions s’abîment, dans les fétiches chiffrés où se pervertissent les valeurs. 

Et vous ? Là-dedans. Où en êtes-vous, aujourd’hui, Monsieur Tremblay de la rue Panet ? Et vous, Monsieur Cloutier qui travailliez dans la construction à Saint-Jérôme ? Et vous, Madame Lemay de Saint-Hyacinthe ? Et les braves travailleurs de la Vickers et ceux de la Davie Ship ?… Et les gars de Murdochville ? Et vous, Monsieur Lachance, Madame Idrissy et Monsieur Traoré de la rue Sainte-Marguerite ?… Il y a quarante ans que là-dessus parole ne vous a été adressée. Aujourd’hui, maintenant, comment vous manifestez-vous ?

Le peu qu’on vous donne, à peine l’avez-vous touché que déjà vous le confiez à celui qui vous promet des miettes. Tu déposes à tour comme tout le monde, respectivement et machinalement, ton bas de laine aux pieds de celui que tu juges grand alors que tu fais sa grandeur. Il te promettra des avantages : une retraite dorée en plastique ou des lignes de fuite accompagnées de néons. Puis il s’assure que s’il te vient d’aller voir au-delà des informations sur les plans de carrière des grands qui te divertissent politiquement, il y a la consommation, l’habitation, la mode et le sport. Il stationne là ton esprit.

C’est que la place publique n’appartient plus à personne. Une horde de « chroniqueurs » t’y attendent : des rodomonts dont les groupes de presse ont appris à exploiter les troubles de personnalité narcissique. Tous plus « libres penseurs » les uns que les autres, ces « francs tireurs », « grandes gueules » et autres figures s’inspirant du registre animal ou militaire, se nourrissent aux mangeoires de la concentration médiatique. Ils posent en omniscients parce qu’ils sont omniprésents. Leurs intuitions du jour tiennent lieu de méthodes. L’instantanéité triomphante de leurs raisonnements péremptoires chasse la tradition séculaire. De tels vandales du sens succèdent désormais aux penseurs avertis pour déstructurer les conditions mêmes de la pensée publique. Une société qui les accepte verra fatalement toute discussion tourner autour de leurs sautes d’humeur exprimées en temps réel et de leur vanité pathologique amplifiée par d’imparables porte-voix. La liberté d’expression est à ce prix et c’est le prix que paient les ayants droit de la propriété illimitée pour se l’accaparer à travers leurs journaux.

On te fait aussi comprendre que la science du calcul se réclame du nom de justice dans un ensemble de termes et de sèmes détachés de ta réalité du langage. Il te faut alors te subordonner à des spécialistes qui pensent légalement à rebours du bon sens. Ce qui t’est commun – le sens lui-même fait de pensée et de volonté –, cela t’est retiré dans ces arènes spécifiques à laquelle la technique moins que l’argent conditionne l’entrée. Il te faut déjà être riche pour te payer l’interprète qui te permettra de faire l’économie de la haine.

Que te reste-il donc ? Sinon que d’être engoncéEs dans le « complexe narcissico-casanier », et y survivre  en banlieue du monde. Être soi-même partie prenante de la calamité de l’époque voilée par les graphiques comptables, les statistiques enchevêtrées et les propos d’experts souriant tous les jours jour à leurs méprises de la veille. Avec cette monnaie de singe, se garder de la folie, consommer sa petite différence et trôner dans la principauté de son salon. Tout nous y est là destiné. Nulle nécessité dès lors de penser au-delà de ce module. Laisser les rendements de portefeuilles d’action, les relevés de cartes de crédit, les circulaires de pharmacies et les aventures d’agences de voyage tenir lieu de rapport au monde. Peu importe qu’on égorge des femmes enceintes au Congo ou pulvérise des villages ancestraux du Pérou pour en arriver à cet ordre qui tient si droit dans les colonnes des temples à phynance. Pourquoi penser qu’on est quelque part complice du pire ? Tout se passe si loin qu’on se sent soi-même étranger à tant de haine. Et blanchis. Moralement.

Faire l’économie de la haine.

La taire. Qu’on ne voit sous aucune lumière crue les passions tristes sous-jacentes à cette sapience intéressée du temps. L’économie de la haine prise le silence et l’obscurité. Autodafé légalisé et censure psychique sont de rigueur là où elle cherche à imposer sa loi.

Mais ceux qui cherchent à sauver le sens au titre d’une écosociété, et terminent leur poème en ne se sachant pas seulEs, ceux-là ne prennent guère sur eux les termes sourds d’une haine qu’ils n’éprouvent pas. Et ne payent guère par des contorsions psychiques le prix qu’il en faut pour faire l’impasse sur la pensée qu’appelle un régime s’octroyant le droit de décider du vivant d’autrui.

Cette parole rare et cette écriture consignée résultent d’une exigence plus forte que l’inertie de l’époque.

Alain Deneault 

 

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mardi 11 mai 2010

Émotion et politique


Hier soir, à la charmante et accueillante librairie Le port de tête, nous lancions Lacrymos. Qu’est-ce qui fait pleurer les anarchistes ? de Francis Dupuis-Déri.

Nous avons d’abord pris le temps de boire quelques verres de vin en compagnie d’amiEs venuEs pour l’occasion. Éric, le libraire-entrepreneur nous a généreusement fait visiter le local d’à côté qui permettra bientôt d’agrandir la librairie ; nous imaginions avec lui le bel espace bientôt créé, un oasis de littératures agrandi, au milieu de la rue Mont-Royal.

Puis est venu le temps de célébrer ce livre, la démarche, les mots.

Valérie, notre éditrice enthousiaste, a dit toute son admiration pour le travail de Francis Dupuis-Déri, et son immense plaisir d’avoir pu publier ce livre chez Écosociété. Avoir soulevé cette question-là, Avez-vous déjà pleuré pour des raisons politiques ?, était un pari audacieux, risqué et si séduisant. Nous avons reçu ce livre comme un cadeau dit-elle, tant la démarche était intéressante et inusitée. En effet, pourquoi toujours séparer émotion et politique ? Comme le dit si bien Francis Dupuis-Déri :

On dira ainsi souvent que l’émotion nuit à la raison, la perturbe, la trouble ; à l’inverse, que la raison vient neutraliser les émotions. Quelques sociologues et politologues qui se sont penchés sur la place qu’occupent les émotions en politique sont arrivés à une tout autre conclusion : l’émotion et la raison vont de paire, participant ensemble à la construction de la pensée et de la volonté politiques.

Avant que Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri ne démarrent leur lecture, Francis nous dit qu’un tel livre est né aussi de la volonté de faire connaître davantage le mouvement anarchiste, en sortant de la représentation d’une émotion de violence, comme le véhicule trop souvent les médias.

Si vous avez manqué cette lecture, voici les textes qui ont été lus hier soir et quelques jolies photos de Louise-Andrée.

Marie-Anne

Montréal, mars 2004

Je pleure quand il y a une situation injuste entre mon amoureux et moi, ou un moment d’incompréhension. Je pleure parce que je suis triste. Parce que j’ai mal. Mais aussi par rage devant l’autre qui ne comprend pas et ne voit pas l’évidence. Quand tu pleures devant l’autre, l’incompréhension s’épaissit parce que l’autre ne veut pas faire face à ses émotions. Il te dit : « Ah ! Tu es trop émotive ! Tu pleures chaque fois que l’on parle… » Eh ! Oui. Ce n’est pas la fin du monde. Mais toi, tu ne pleures pas. J’ai envie de le brasser et qu’il y ait quelque chose qui en sorte. Je lui disais : « Tu ne penses pas que cela ne m’enrage pas, moi, de te voir là, devant moi, tellement calme. » C’est si chiant, quand tu es bouleversée par des émotions intenses, mais que l’autre reste calme et qu’il te dit – en plus ! – de te calmer. Laisse-moi mes émotions !

Parfois, je me disais : « Calme-toi et attendons ! » Parfois, je me dis que je ne suis pas assez forte. Mais ce n’est pas vrai : je suis simplement épuisée, écoeurée d’essayer de changer la situation et, surtout, d’être toute seule à essayer… Et je suis dégoûtée, en plus, qu’on insinue que c’est moi qui crée le problème. J’ai commencé à montrer de moins en moins mes sentiments. Il faut que je me protège. Alors, je crée une distance, je suis plus froide. Je me contrôle. Mais quand tu te contrôles, tu te coupes d’autres sentiments. Tout le reste change. Je ne suis pas capable de compartimenter. Je réagis de façon plus froide à propos de tout. Je me distancie de mon amoureux, je rentre dans ma bulle, mais rien n’est réglé.

Tu essaies de lui faire réaliser qu’il y a quelque chose qui se passe, qu’il y a une injustice. Mais l’autre ne la voit pas. Il dit qu’il t’aime ; il devrait donc être solidaire envers toi, mais il ne l’est pas. Être anarchiste, c’est une lutte contre toutes les formes d’oppression et de pouvoir illégitimes. C’est un idéal de société, mais aussi de rapports interpersonnels, fondés sur l’aide mutuelle, la solidarité, la dignité et le respect. Pas seulement après la « révolution », mais aussi dans nos vies, dès maintenant. Beaucoup de militants anarchistes ont de la difficulté à appliquer leurs beaux principes dans les rapports interpersonnels. Tout à coup, ils ne sont pas capables de gérer une situation ensemble.

J’ai déjà vu des hommes anarchistes pleurer pour des raisons politiques ou personnelles, mais je les compte sur les doigts d’une main. C’est très certainement mal vu de pleurer dans le milieu militant. Il y a d’ailleurs un malaise dans la société en général face aux pleurs, mais plus encore – je crois – dans le milieu militant. Pour moi, cela me semble logique de pleurer parfois, pour des raisons politiques : parce que mon implication politique doit venir des tripes.


Yann

Strasbourg, mai 2003

J’ai pleuré en voyant des choses à la télévision ou au quotidien, la vie des gens, la misère. Ça m’est déjà arrivé de m’autoriser un restaurant, parce que je me fais bien exploiter et j’ai le droit de profiter des luxes bourgeois. Tu sors du restaurant avec tout ce que tu es, tout ce que tu as bien bouffé et là, tu croises deux gars sur le trottoir qui vont y dormir, avec seulement un bout de pain. Parfois, j’ai du mal. Je ne sais pas si c’est ma conscience qui m’interpelle, ou seulement ma conscience politique. Je ne culpabilise pas, mais cela me dégoûte du monde où je vis et, parfois, les larmes montent. C’est comme une soupape de décompression. Cela fait parfois du bien de pleurer ; cela me rappelle que je suis humain.

Mais à Gênes, contre le sommet du G8, en 2001, je crois bien que c’était la première fois que je pleurais pour des raisons politiques… Seulement de tristesse, et la colère qui vient après : c’était cela, Gênes.

J’étais parti avec un copain qui n’avait jamais participé à une manifestation, alors j’ai bien pris soin de lui : nous étions toujours ensemble. On remontait une rue, à deux ou trois cents mètres des barricades qu’on avait tenues avec plein de gens pendant quelques heures. On avait participé à tous les affrontements à droite, à gauche, en arrière… En remontant sur la rue, le silence s’est fait de plus en plus lourd, présent.

C’était curieux, mais il y a eu tant de moments surréalistes à Gênes. Par exemple, quand je suis monté sur un mur pour me rouler un joint et me poser au soleil. J’ai eu l’impression que le temps s’arrêtait, après des heures de lacrymogènes et de gens en contact avec des boucliers. Mais là, soudainement, il y avait seulement un hélicoptère qui passait au-dessus de ma tête, dans le ciel bleu. C’était surréaliste. Toi, tu es dans une bulle de calme ; autour de toi, c’est la guerre.

Pour moi, Gênes, c’était la guerre. Tout était surdimensionné et digne d’une superproduction américaine.

On remontait, donc, dans le silence, dans un quartier où il y avait eu des charges de véhicules blindés directement sur la manifestation, et où le cortège avait été complètement disloqué. Dès le matin de la manifestation du vendredi, en moins d’un quart d’heure, ce que l’on a appelé le Black bloc n’existait plus : ce n’était plus que des blocs épars, des gens qui étaient là et se défendaient face à la police. Quand tu es dedans, que tu es lancé, tu les rejoins aux barricades, tu en construis avec des gens parce que la police te charge, te tire dessus.

Il s’était passé tant de choses pendant cette journée. On avait eu un instant de victoire, un moment assez impressionnant. Évidemment, tous les commerces étaient fermés, même placardés, et on ne bouffait depuis des jours que des pommes et de l’eau offertes par le chanteur Manu Chao, ou de la bouffe préparée par des copains anarchistes du squat Pinelli, qui a subi une très dure répression après Gênes : répression policière, attaque par des fascistes à coups de cocktails Molotov. On était alors un petit groupe de cinq cents ou mille personnes et nous nous déplacions de façon assez mobile. On venait de subir des charges de la police et on s’est déplacé vers un quartier résidentiel. Dans une ville où tout est fermé, soudain, devant nous, apparaît un supermarché.

Les grillages sautent, les vitrines éclatent. Le supermarché est pillé. Pendant le pillage, on entend des coups de feu dans une rue perpendiculaire. Les carabiniers étaient arrivés. Trois ou quatre camionnettes avec, dans chacune d’elles, une vingtaine d’hommes qui nous canardaient à coup de balles en caoutchouc. Moment de panique. Comme d’habitude, des gens commencent à courir. Et là, plein de gens lèvent le bras et crient : « Pas de panique, pas de panique, on y retourne ! » Les manifestants sont revenus et ont chargé les policiers. Tout ce qui nous tombait sous la main leur volait dessus. Les policiers remontent tous dans leurs véhicules pour fuir la vague des manifestants, mais le moteur de la deuxième camionnette s’étouffe. Et là, les manifestants tombent sur la camionnette. Ça part en lynchage : les portes sont arrachées. Les types n’avaient plus de portières, ils n’avaient que leurs boucliers à la place des portières. On tapait à coups de panneaux… Ils arrivent à se dégager, parce qu’on n’est pas des barbares, on n’allait pas les tuer.

C’était quelques heures avant l’assassinat du manifestant Carlo Giuliani. Je pense que si la séquence avait été inversée, cela se serait passé différemment.

Bon. Alors on remontait la rue silencieuse, quelques heures après cet événement. On remontait, on remontait devant cette putain de chapelle ; il y avait un grand silence. Puis un barrage de carabiniers qui ne bougent pas sur la place. Et on croise un journaliste en pleurs : un Américain effondré. Le stéréotype du journaliste avec tout le barda. En pleurs. Il me croise et me dit seulement : « Ils l’ont tué. » Et un peu plus loin, devant la chapelle, on voit une place avec des gens qui se recueillent en cercle. À dix mètres, une rangée de carabiniers.

Tu arrives sur les lieux et tu vois une immense flaque de sang. Un truc de fou. Le type s’est vidé de son sang.

Tu as vécu les affrontements quelques minutes auparavant. Tu as vu la violence. Et là, il n’y a pas de bruit, personne ne crie. C’est une bulle, c’est surréaliste. Les gens sont en colère, mais ils ne hurlent plus. C’est blindé de carabiniers partout. Les gens ont mis des fleurs et se recueillent auprès d’une sorte d’autel improvisé. Tu restes là, tout con, et tu demandes ce qu’il se passe. Les gens nous expliquent : une course groupée et une voiture de policiers, bloquée face à un muret. Un manifestant avait brandi un extincteur ; un policier, à l’arrière du véhicule, a pointé son arme de poing et a tiré, directement dans la tête.

Tu te retournes et tu vois les assassins, à dix mètres. Et tu te dis : « Ça aurait pu être moi. » Le gars avait vingt-trois ans, ton âge à quelques années près. Et tu te dis : « Ça aurait pu être moi. » Tout cela te passe vite dans la tête. Là, franchement, les larmes viennent.

Parfois on dit : « Les faits pour l’histoire, les détails pour la légende… » Un type est arrivé avec un masque blanc, des lunettes de plongée pour se protéger des lacrymos, torse nu, des pantalons déchirés et une paire de baskets. Il se place face aux policiers et tient au bout d’un bras une veste de carabinier, prise pendant la manifestation. Tout seul ; il balance la veste devant les carabiniers, balance de l’essence dessus et allume le truc. Surréaliste. Ça crée un moment d’émotion.

Mais je n’ai pas fondu en larmes. Je l’ai fait au retour, quand j’ai franchi la frontière. Je me suis lâché, d’abord d’une manière agressive.

À Gênes, on était rentré au campement en fin de journée. Pas un mot. Pour partir de Gênes, c’était dur quand tu n’étais pas trop organisé. Il y avait des rues où tu te faisais chopper par les flics si tu étais manifestant. Ils te défonçaient la tête. Les gens cherchaient donc à partir. Et rien n’était plus compliqué que d’essayer de partir. Le copain avec qui j’étais est parvenu à prendre plus tôt un bus pour Marseille. Moi, je croise des Français et je les suis, en pensant que je trouverai bien un bus qui rentre en France. Je tombe sur des bus affrétés par ATTAC et la Ligue communiste révolutionnaire, les trotskystes. On y fait le tri entre bons et mauvais manifestants. « Les anars, on n’en veut pas dans le bus ! » Ils nous sortent des excuses, nous parlent d’assurance… Pendant que des gens se font lyncher, les sociaux-démocrates te sortent qu’ils ne peuvent pas te transporter pour des problèmes d’assurance ! Je me suis éloigné parce que j’allais craquer : après tout ce qu’on a pris dans la gueule, les types te sortent une histoire d’assurance…

J’avais un foulard rouge et noir. Je l’ai enlevé pour pouvoir accéder à ces bus. Je n’ai rien dit jusqu’à la frontière. Les discussions passaient, des commentaires du genre : « C’est la faute des casseurs », suivis par : « Tu te rends compte, Carlo, ils l’ont tué… » Ils en parlaient comme d’un martyr, mais en condamnant tous les gens avec qui il avait lutté. Passé la frontière, on en est presque venu aux mains. Je suis descendu du bus à la première station, et je me suis démerdé.

Quand je suis rentré chez moi, je changeais de trottoir en croisant des flics, parce que j’avais la trouille. Je suis allé dans un camping dans le sud de la France. Pendant quatre jours, je ne suis pas sorti de ma tente. J’étais incapable de communiquer. J’étais en décalage avec les gens de mon quartier, mes voisins. J’avais vu la guerre, les hélicoptères… Des flics se saisir d’un manifestant, lui placer la tête sur un banc en ciment pendant qu’un autre flic lui mettait un gros coup de botte. Il n’y avait que du sang qui giclait. Tu es là, tout à côté, et tu ne peux rien faire. Des scènes de fou : une fille qui hurle et tient son copain qui saigne et qui est sans connaissance ; un carabinier arrive et assène des coups à la fille… Tant de scènes comme cela. Quand tu reviens chez toi, la fracture est dure.

Mais c’est bien plus tard que l’événement m’a fait craquer, quand j’ai revu des images. C’était un soir où je ne m’y attendais pas du tout. Je suis tombé sur un documentaire sur Gênes à la télévision.

Ça m’a renvoyé là-bas ; j’ai fondu en larmes.

Audrey

Montréal, février 2006

Au début de mon adolescence, alors que j’avais quatorze ans, j’ai vécu un amour lesbien, un amour que je considère politique. Nous avions toutes les deux vécu un viol, et nous avions donc beaucoup de haine contre les hommes. Nous ne voulions pas avoir de rapport sexuel avec aucun d’entre eux. Nous partagions une conscience politique, une conscience féministe en raison de ce passé commun. Notre relation a duré deux ans, mais c’était déjà une amie de longue date. Tout le monde l’a su à l’école que je fréquentais. Nos amies ont commencé à prendre leur distance lorsqu’elles ont réalisé que nous n’étions plus de simples amies. Mes amies ne me faisaient plus la bise quand elle me voyaient. Les gars de notre entourage ont tout aussi mal réagi.

Il y a eu à cette époque une manifestation à Montréal contre Human Life International, un réseau de catholiques ultra-orthodoxes opposés au droit des femmes à l’avortement. Il en venait de partout d’Amérique du Nord, et je suis allée à la manifestation avec ma copine. Une clôture avait été disposée pour permettre aux gens de sortir de la basilique Notre-Dame sans être incommodés par la manifestation. Pour plus de sûreté, les policiers ont lancé des grenades lacrymogènes contre la manifestation pour nous disperser avant même que les gens ne sortent de la basilique. J’ai entendu dire que c’était la première fois que les flics lançaient des lacrymos à Montréal. Ma haine contre la police a encore augmenté après cet événement.

Le chemin menant de la basilique à l’hôtel où logeaient les participants à la conférence était protégé par des flics. Les catholiques sont sortis avec une croix illuminée qui ressemblait fort au symbole du Ku Klux Klan. J’avais quatorze ans, mais je savais tout de même ce que c’était. D’autres sont sortis ensuite avec de grandes chandelles, comme lors des défilés de troupes nazies sous Hitler. J’étais sous le choc, survoltée.

Le lendemain, une manifestation avait été appelée par une association de gays et lesbiennes. Une petite manifestation devant l’hôtel où dormaient les membres de Human Life International, un hôtel de luxe pour gens très riches. Les organisatrices et organisateurs de la manifestation nous ont demandé de nous embrasser, pour le plaisir de les provoquer. J’étais avec ma copine et une autre amie. Nous n’avons fait que nous embrasser… Le lendemain, lorsque je suis arrivée à l’école, tout le monde m’a dit : « Quoi ? Tu es pour la légalisation des lesbiennes ! » On m’avait vue au journal télévisée. Pendant des mois, je me suis fait interpeller au sujet du lesbianisme.

C’était d’autant plus lourd comme ambiance que ma copine était maniaco-dépressive et qu’elle était difficile à suivre. Elle se dénigrait lorsqu’elle était en phase dépressive, ce qui arrivait assez fréquemment. Pour rehausser son estime de soi, elle s’habillait en fille trop sexy, aguichante. Elle portait alors des perruques blondes et des faux ongles, et même sa tenue d’allure plutôt punk était hyper- sexualisée. Même si on parlait encore ensemble de féminisme et de nos expériences dures avec des hommes, elle recherchait le regard des hommes. Elle avait même commencé à travailler comme escorte. Je l’ai appris par d’autres, parce qu’elle ne me l’avait pas dit. Le bon côté, c’est que nous avions tout à coup beaucoup d’argent ! Mais j’ai trouvé cela difficile à accepter, elle qui détestait les hommes, qui s’était fait violée mais qui recherchait… quoi ? Je l’ai confrontée et elle m’a simplement répondu : « Oui, c’est bête, mais je cherche l’amour, je cherche le bonheur. »

Ensuite, j’ai connu le mouvement des travailleuses du sexe qui défendent leur dignité et leurs droits. Au début, je ne pouvais pas m’empêcher de revoir l’image de ma copine qui se détruisait en adoptant une attitude hyper-sexualisée, quand j’entendais leur discours au sujet du respect et de la dignité des travailleuses du sexe. Aujourd’hui, je respecte ce que font les travailleuses du sexe, mais il reste difficile pour moi de ne pas associer leur discours à la théorie du « power girl ». Le « power girl », c’est les Spice girls, ces musiciennes sexy et très populaires auprès des jeunes filles et qui leur expliquaient que les filles doivent utiliser le pouvoir de séduction pour s’affirmer dans la société. Cette forme d’affirmation est très dangereuse, parce qu’elle dépend toujours du regard de l’autre, de ce que l’autre veut de toi. J’ai pleuré souvent en voyant une fille que j’aimais perdre son identité et se détruire en jouant du prétendu pouvoir de la « super sexualité ».




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